Un point de vue juif ?

Cette exposition est le fruit de rencontres. Avec les œuvres d’artistes juifs au Centre Beaubourg puis avec Francine Szapiro qui défend une certain conception de la tradition artistique juive à la Galerie Saphir depuis plus de 40 ans.

Artistes ‘juifs’

Début 2020, juste avant le premier confinement, alors que ma vie s’écroulait et que le sol s’effaçait sous mes pieds, je suis allé au Centre Georges Pompidou pour me ressourcer en « retrouvant la peinture », celle que ma mère m’avait enseigné pendant mon enfance et dont mon frère jumeau Olivier Long est un maître.

J’avais vu de multiples fois l’œuvre de Sonia Delaunay qui a inventé l’abstraction, de Mark Rothko qui s’est focalisé sur la perception, de Barnett Newman et son ‘Onement’ présenté par lui-même comme le déclic de son parcours créatif… mais à cet instant en les regardant fixement pendant de longues heures ces œuvres me sont apparues des points de vue juifs comme des évidences.

Non point qu’il existe une peinture juive, pas plus que chrétienne ou bouddhiste ! Tout artiste est confronté à la réalité de sa perception, de ses sensations et de ses émotions, et la peinture est la peinture depuis Lascaux. Mais il existe un point de vue juif sur la peinture d’une époque.

Il ne se distingue pas comme un art particulier (les ‘judaica’) mais comme un point de vue situé sur la peinture de son temps.

Mark Rothko

Il n’est pas anecdotique que Jacob Rothkowitz, ait envoyé son fils à la Yeshiva à l’âge de 5 ans en Lettonie pour étudier le Talmud avant qu’il ne devienne Mark Rothko aux Etats-Unis laissant derrière lui la Yiddishkeit et les progroms.

Rothko qui dira qu’il crée ses œuvres pour qu’on les regarde debout « à 18 pouces du tableau » (45 cm) comme on prie la Amida (littéralement : « debout », nom d’une prière juive centrale) contre un mur. Rothko refusera que ses oeuvres du Seagram Building ornent un restaurant chic et son œuvre passera au noir avant qu’il ne se suicide,. L’historien d’art Dominique Ponnau définissait Rothko comme « le peintre du voile du Temple (parokhet)» tendu au seuil du Saint des Saints.

Barnett Newman

Le Onement de Newman intraduisible en français (« Unitude ») se comprend parfaitement en hébreu : e’had signifie UN qui est l’un des noms du Dieu créateur. Le Zip de Newman, devenu sa signature, qui arrachait au noir une bande de lumière rouge était un mémorial de l’acte de création. L’œuvre d’art comme exercice spirituel selon l’intuition du peintre Olivier Long (Hermann 2013). Le mysticisme fulgurant de Newman puise chez Gershom Sholem et honore la mémoire des Juifs pieux d’Europe orientale assassinés dans le Shoah.

Sonia Delaunay

Les multiples identités de Sarah Stern, devenue Sonia Tork à Saint Pétersbourg puis Sonia Delaunay en France, échappant à la mort certaine de son Shtetel natal ukrainien, abandonnée selon elle par sa mère et perdant le père qu’elle vénérait structurent toute sa vie et son œuvre. Sonia Delaunay a inventé l’abstraction, comme une réponse à l’idolâtrie de la figuration.

Zygmund Schreter

A la sortie du premier confinement je découvrais la Galerie Saphir dans la Marais et tombais sur une gouache de Sonia Delaunay. Je découvrais surtout des passionnés d’art juif qui depuis 40 ans n’avaient de cesse de présenter des peinture de juifs comme autant de points de vue sur leur époque. Immédiatement je me mis à collectionner Sonia Delaunay. Mon étrange gouache m’illuminait alors que je rentrais seul dans le petit appartement que je louais dans le Pletzel, prés de mes amis de la librairie Chir hadach, auprès de la communauté gay dont la marginalité créative m’a toujours intéressé depuis mes expositions à la Galerie Froment et Putman dans les années 90.

Peu à peu je découvrais un autre peintre que je collectionnais aussi : Zygmund Schreter. Né à Lodz (Empire russe) en 1896, polonais passé à travers les mailles de la Shoah. Inspiré par l’expressionisme allemand il avait peint Arturo le modèle nu masculin de la Grande Chaumière, sa galeriste Madame Mock, peintre elle-aussi. Quasiment inconnu du grand public. Peintre de « l’école de Paris » et du Montparnasse de Sonia Delaunay, Modigliani ou Chaïm Soutine.

Voix du Sinaï

Le croisement entre l’expressionnisme de Schreter et les contrastes simultanés de Delaunay me semblait prometteur, expressif, rendant compte des sentiments contradictoires qui m’habitaient alors que mon analyste Gérard Haddad m’encourageait à continuer de peindre avec affection. Je me dis que je pouvais recevoir leur leçon et faire œuvre, modestement, à mon tour.

J’apprenais peu à peu qu’il n’est pas d’art juif ou de sujets juifs mais un point de vue juif sur le monde et les arts plastiques de chaque époque. La voix du Sinaï résonne à chaque époque et change la manière de voir le monde. Elle propose une forme d’empathie et de fraternité bienveillante à toute femme et à tout homme qui change le cours de l’histoire, et même de l’art. Car le cœur de la réalité est spirituel. L’artiste assiste a jaillissement du monde dans une fête dont son esprit est le lieu. Le geste artistique est fondamentalement spirituel comme une prière, désintéressé.

Peu à peu, par cet ‘art-thérapie’ de fortune, je sortais de mon trauma et redevenais le juif que j’avais toujours été, un simple aventurier mystique, un écrivain aussi, scrutant la présence divine venant au secours de la fragilité, de l’espoir et parfois de la folie, sur les visages de mes proches.

Grâce leur en soit rendue.